“Au heurt syncopé, de rail en rail, des roues, vous revoyez la gare où vous avez embarqué, promise à la démolition, sa grande verrière opacifiée à force de fiente, son ballast roux qui grisonne, la crête de ses voies ternie par un voile de rouille, les trains trop rares – quelques lignes au tableau d'affichage résumant le jour entier – pour le décaper, leurs wagons verts zébrés de filets bruns au gré du ruissellement obstiné des pluies acides, tandis que par la vitre abaissée l'air changeant de la nuit s'engouffre et dans les plis de ses turbulences apporte aux narines du voyageur étendu solitaire sur sa couchette des nouvelles des paysages invisibles à travers lesquels, immobile, il est lancé : prairies condensées en effluves humides, velouté vert des sous-bois, humus, mousses, bords d'eau croupissants, goudron des routes exhalant en vapeur nocturne les vestiges de de la chaleur du jour que vous humez encore tandis qu'un train d'autrefois vous emporte dans la nuit où des mondes endormis, muets et clos roulent à rebours de sa fuite, leur lumière venant poindre jusque contre les parois du compartiment obscur, y étirant un vitrail vacillant et momentané qui luit encore après qu'ils ont disparu du pan de ciel noir qu'encadre la fenêtre : embrasements au passage des gares désertes que l'on brûle, étoiles filantes, traits qui cinglent, galopent, balaient, consument au passage la surface d'une photo noir et blanc affichée sous verre, sous clé contre la cloison et que vous vous acharnez à regarder quoiqu'elle soit invisible dans l'obscurité et illisible sitôt qu'illuminée […].”Anne F. Garréta (1962) romancière françaiseLa Décomposition, 1999monde, lumière, eau, photo
“Londres s'effrite. Londres palpite comme une houle. La ville se hérisse de tours et de cheminées. Là une église blanche; là un mât parmi les flèches. Là un canal. À présent il y a des espaces ouverts et des allées goudronnées où il est étrange qu'il y ait à présent des gens qui marchent. Voilà une colline rayée de maisons rouges. Un homme traverse un pont, un chien sur ses talons. À présent le garçon en rouge commence à tirer sur un faisan. Le garçon en bleu l'écarte du coude. « Mon oncle est le meilleur fusil d'Angleterre. Mon cousin est grand veneur. » Les fanfaronnades commencent. Et moi je ne peux pas fanfaronner, car mon père est banquier à Brisbane, et je parle avec l'accent australien.”Virginia Woolf livre Les VaguesRoman, Les Vagues, 1952hommes, chiens, maison, chienne
“Ce fut une nuit de rêves chaotiques entrecoupée de voix inconnues, où la pluie tambourinait sur le toit goudronné. Avant de s'éveiller Marya vit entre ses paupières la forme vacillante de sa mère dans l’embrasure de la porte; elle entendait un chuchotement rauque — pas de mots distincts, seulement des sons. La respiration sifflante de colère de sa mère. Les sanglots. Les quintes de toux.”Joyce Carol Oates (1938) écrivain américaineIncipit. Marya, une vierêves, formation, mère, colère
“Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlée à l'opium et au sucre; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure, je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco.”Charles Baudelaire (1821–1867) poète françaisPetits Poèmes en prose, 1869nuit
“Personne ne vient jusque-là. Les chiens noirs restent couchés sur le goudron tiède de la route. Ils soulèvent à peine la tête et se rendorment. On se gare et on continue à pied.”René Frégni (1947) écrivain françaisLa Fiancée des corbeaux, 2011personnes, chiens, chienne